Les raisins de la colère. John Steinbeck

Au début de l’année, Gagathe et moi nous avions décidé de lire Les raisins de la colère en lecture commune pendant l’année. Et bien voilà, c’est fait ! On l’a lu, on a échangé nos impressions, et aujourd’hui, je vous livre mon ressenti sur cette lecture.

 

 

Synopsis

Le livre raconte les vicissitudes d’une famille de paysans, les Joad, qui, ruinée par les tempêtes de poussière (Dust Bowl), par l’appauvrissement du sol et par la crise des années 1930, est contrainte de quitter l’Oklahoma et de venir chercher du travail en Californie. Peu à peu, affamés, traqués, exploités par les grands propriétaires, les émigrants voient la terre promise californienne se transformer en un vaste pénitencier. Mais on pourra constater tout au long du livre, que l’espoir n’a jamais abandonné cette famille.

 

Mon avis

Avant toute chose, cher lecteur, j’ai une recommandation de première importance à te faire : si tu n’as jamais lu de Steinbeck de ta vie, cours achete, emprunter, voler un livre de cet auteur. Les raisins de la colère, A l’est d’Eden, Des souris et des hommes, ou n’importe quel autre livre, mais lis cet auteur !! Parce que Steinbeck est unique, Steinbeck est un grand monsieur de la littérature, Steinbeck est incontournable pour toute personne aimant lire. Bien sûr, tu as le droit de ne pas aimer, de ne pas être sous le charme de sa plume – tous les goûts sont dans la nature, et c’est tant mieux – mais tu te dois de le lire pour t’en faire ta propre opinion.
Je pense que vous l’aurez compris, j’ai adoré ce roman ! Je l’ai tellement aimé que les superlatifs ne seraient pas suffisants pour vous communiquer ce que j’ai ressenti à cette lecture. Les raisins de la colère est entré dans mon panthéon de la littérature classique.

L’histoire débute en Oklahoma dans les années 30. Les années 30, c’est le lendemain de la Grande dépression, le krash boursier est passé par là, les petites fermes agricoles ne peuvent plus survivre et péréclitent les unes après les autres. Et histoire de couronner le tout, une gigantesque tempête de sable s’abat sur la région. C’est dans ce contexte que Tom Joad, tout juste sorti de prison, va retrouver sa famille. Or, chez les Joad, ce n’est pas la joie ! Ils se retrouvent expulsés de leur ferme et s’apprêtent à prendre la route en direction de la Californie. Paraît-il que là-bas, ils embauchent à tour-de-bras, que tout est plus beau qu’en Oklahoma. Une longue route les attends pour un avenir qu’ils espèrent meilleur… Evidemment, il y a le rêve… Et il y a la réalité…

Si John Steinbeck est un romancier de fiction, il est indéniable que ces romans sont m arqués d’une réalité économique, géographique et historique des plus puissants. Dans A l’est d’Eden, il ancre son roman dans une ville qu’il connaît bien, puisque c’est celle qui l’a vu naître. Et une fois encore, avec Les raisins de la colère, il nous emmène dans cette période économiquement trouble que sont les années 30. Les références au krach boursier, à la Grande dépression sont nombreuses. Mais en plus de fonder son roman sur cette réalité historique, c’est aussi une histoire visionnaire que nous offre l’auteur. Car quand il parle de gros propriétaires annonçant la fin des petites exploitations agricoles, lorsqu’il évoque les machines industrielles, certes moins fatigantes pour l’homme, mais annonciatrices de main d’œuvre en moins, et bien on peut se dire qu’il avait tout compris… A travers ce roman, c’est non seulement une critique sévère sur la mécanisation qui va entraîner un chômage massif, mais c’est également une mise en garde contre la surexploitation de ce qu’il nomme la Terre nourricière dont il est question. Il s’agit ni plus ni moins qu’un plaidoyer contre le danger de la surproduction menant à une future catastrophe économique et écologique. On comprend pourquoi lors de sa publication, ce roman n’a pas reçu les éloges de toute part !

Et donc, au milieu de tout ça, il y a la famille Joad. Famille typique, ayant connu la faillite, puis la ruine, mais mue par cet espoir qui leur tend les bras, là-bas, à l’autre bout des Etats-Unis. J’ai aimé la suivre dans sa quête du bonheur, à la recherche de lendemains meilleurs. J’ai été touchée par la solidarité qui unit chaque membre. Et pourtant, ce n’est pas facile tous les jours pour eux ! Mais c’est justement ça qui rend beau cette unité. Elle n’a rien de surfait, elle est juste. A chaque page, Steinbeck nous fait ressentir les difficultés rencontrées par les personnages, mais pour autant, il ne fait jamais dans le pathos. Il n’invite pas le lecteur à plaindre les Joad, il l’invite à prendre conscience d’un état de fait. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de pudeur dans les chapitres concernant l’histoire de la famille, contrairement aux chapitres consacrés à l’histoire plus générale, où l’auteur s’exprime sans concession.
Et cela m’amène à vous parler de la plume de Steinbeck.

Dans ce roman, l’auteur alterne l’histoire de la famille Joad avec l’histoire générale des Etats-Unis, mais aussi avec ses propres réflexions sur l’évolution des mœurs, sur cette industrialisation ou encore cet esclavagisme subi par les plus pauvres. Or, ce qui rend le texte très fort est une écriture que je qualifierais de contremploi (à défaut de trouver mieux comme terme). En effet, d’un côté il nous narre le parcours de la famille Joad, avec beaucoup de pudeur et de retenue, tout en utilisant un langage familier, parfois très, et beaucoup de dialogues. Et d’un autre côté, lorsqu’il évoque les récoltes détruites au seul motif de la rentabilité, provoquant ainsi une famine chez les plus pauvres, lorsqu’il nous parle de la cueillette du coton par les migrants, soumis à un esclavagisme non dissimulé, quand il fait état de la déroute de la société, les phrases sont pleines de poésie, voir de lyrisme. Les phrases sont belles, mais le contenu est des plus percutant. Et c’est là que se trouve pour moi toute la beauté et la force de ce roman.

J’aurais tellement de choses encore à dire sur ce roman, tant il m’a bouleversé, et tant son contenu est riche… alors j’espère de tout cœur que cet article vous aura donné l’envie de vous intéresser à ce chef d’œuvre de la littérature américaine.

Et histoire de vous donner un aperçu, je vous livre en spoiler un extrait du livre. Il s’agit pour moi de l’un des plus beau passage de la Littérature, tout simplement. Un passage qui m’a ému pour son réalisme, sa cruauté, sa portée symbolique….

lire l’extrait »

« Alors des hommes armés de lances d’arrosage aspergent de pétrole les tas d’oranges, et ces hommes sont furieux d’avoir à commettre ce crime et leur colère se tourne contre les gens qui sont venus pour ramasser les oranges. Un million d’affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées. Et l’odeur de pourriture envahit la contrée. On brûle du café dans les chaudières. On brûle le maïs pour se chauffer – le maïs fait du bon feu. On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s’infiltre dans le sol. Il y a là un crime si monstrueux qu’il dépasse l’entendement. Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par des larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu’elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d’arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès: mort due à la sous-nutrition – et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu’il faut la pousser à pourrir. Les gens s’en viennent armés d’épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent; ils s’amènent dans de vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là et regardent flotter les pommes de terre au fil du courant; ils écoutent les hurlements des porcs qu’on saigne dans un fossé et qu’on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d’oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim.
Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. »

John Steinbeck, Les Raisins de la colère, chap. XXV

 

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